Entretien avec l’autrice Malika GHERDIS :

@Benoit GRANIER/Matignon
  • CNIH : Vous montrez à plusieurs reprises comment des événements vécus avant même votre naissance ont continué à produire des effets dans votre propre vie. Comment avez-vous progressivement compris ce lien entre l’histoire de votre famille, le traumatisme de la guerre et votre propre construction personnelle ?

MG : Lorsqu’on est enfant, on pense que tout est normal, que tout est bien. Puis on grandit et l’on découvre en soi des affects, des réactions, des comportements que l’on n’avait pas vus venir. 
Ma colère, ma peur, mon sentiment d’injustice, cette difficulté à m’autoriser à évoluer,… tout cela prenait sa source dans l’histoire de mes parents, dans ce qu’ils avaient vécu pendant la guerre d’Algérie et dans le camp derrière les barbelés.

Et pourtant, ces affects avaient germé en moi à mon insu.

J’ai progressivement compris que j’en avais hérité, simplement parce que j’étais la fille de mon père et la fille de ma mère, et que j’étais donc aussi dépositaire, malgré moi, de leur histoire.

  • CNIH : Au fil du récit, on voit votre regard sur votre propre histoire évoluer : ce qui pouvait sembler normal lorsque vous étiez enfant est progressivement relu à la lumière de votre parcours d’adulte. Est-ce que l’écriture du livre a elle-même changé votre manière de regarder cette enfance ?

MG : Non, ce n’est pas l’écriture du livre qui a changé mon regard sur mon enfance. C’est la psychanalyse lacanienne.

Ma rencontre avec cette pratique analytique a complètement changé mon regard sur mon histoire, sur ma vie, et même sur celle de mes enfants.

Elle m’a permis de comprendre autrement ce que j’avais vécu, de me réconcilier avec mon histoire et, surtout, de me reconstruire pour aller vers quelque chose de meilleur.

Le livre est venu ensuite. Il est, en quelque sorte, le résultat de ce chemin parcouru.

  • CNIH : Vous êtes aujourd’hui psychanalyste, et votre livre fait dialoguer votre histoire personnelle avec votre pratique et votre découverte de la psychanalyse. Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire de cette histoire intime un livre, et qu’aimeriez-vous que le lecteur en retienne, au-delà de votre parcours personnel ?

MG : Quand on a la chance de rencontrer un lieu qui nous permet de nous réécrire, de devenir celui ou celle que l’on désire être, et non plus seulement celui ou celle que notre histoire avait écrit pour nous, quelque chose devient possible.

Quand j’ai découvert qu’il était possible d’aller mieux, de ne plus souffrir, de ne plus répéter certains échecs, j’ai eu envie, tout simplement, de le dire.

J’ai eu envie de donner une part de moi-même pour raconter un avant et un après.

Si j’ai écrit ce livre, c’est finalement pour transmettre quelque chose de très simple : malgré ce que l’on a vécu, malgré ce qui nous a été transmis, malgré ce qui semblait écrit d’avance, il est possible d’aller mieux.

  • CNIH : Votre récit est très personnel, mais il raconte aussi une expérience qui dépasse votre seule histoire : celle de nombreux enfants de Harkis ayant grandi avec un passé familial parfois marqué par le silence, la souffrance et les non-dits. En écrivant ce livre, qu’espérez-vous transmettre aux générations qui n’ont pas vécu cette histoire directement ?

MG : Mon expérience dépasse ma seule histoire personnelle parce qu’elle parle de souffrance, de silence, de non-dits, de larmes, de désespoir. Et, sur beaucoup de ces aspects, elle est universelle.

Mon histoire peut faire écho, dans l’intimité, à celle de beaucoup de personnes. Elle est singulière, mais elle peut être commune par ce qu’elle touche en chacun.

Pour autant, je crois que l’apaisement ne peut se trouver que d’une manière très subjective.
Mon livre témoigne finalement de la rencontre possible avec la fin d’une guerre et d’une réconciliation possible. C’est peut-être cela que j’aimerais transmettre.