Entretien avec l’auteur Norbert TAFZI
Entretien avec l’auteur Norbert TAFZI :
CNIH : Votre parcours est intimement lié à celui de votre père, lui-même Harki de la Demi-brigade des fusiliers marins. Dans quelle mesure son histoire et les récits de son engagement ont-ils influencé votre propre décision de rejoindre la Marine nationale et, par la suite, de vous engager dans les commandos Marine ?
NT : Je pense que mon choix s’est fait en partie de manière inconsciente. J’ai grandi dans un environnement où l’engagement militaire, le sens du devoir et le service faisaient partie du quotidien, à travers l’histoire de mon père et ce qu’il représentait. Cela a forcément laissé une empreinte.
Pour autant, ce n’était pas une voie toute tracée : mon frère aîné, qui a grandi dans le même environnement, n’a pas fait ce choix. Il y avait donc aussi quelque chose de plus personnel. Au fond de moi, j’avais cette vocation, cette attirance pour la vie militaire et pour l’engagement, sans pouvoir vraiment l’expliquer. La Marine, puis les commandos Marine, se sont imposés progressivement comme une évidence.
CNIH : Votre parcours permet aussi de faire dialoguer deux générations : celle de votre père, Harki engagé aux côtés de la France, et la vôtre, qui avez choisi à votre tour de servir dans l’armée française. Qu’aimeriez-vous que cette transmission entre ces deux générations apporte aujourd’hui à la compréhension de l’histoire des Harkis et de leur engagement ?
NT : J’aimerais surtout que cette transmission permette de mieux comprendre que l’histoire des Harkis ne se résume pas uniquement à une période tragique de notre histoire. Il y a aussi derrière elle des parcours individuels, des choix, des fidélités, des engagements, un patriotisme profond, un amour de la France, et parfois des silences transmis d’une génération à l’autre.
Mon père, lui, assumait pleinement son choix. Malgré les difficultés qu’il a pu rencontrer, il ne l’a jamais regretté. Pour lui, cet engagement allait de soi. Il était profondément attaché à la France, à ce qu’elle représentait pour lui, et cet attachement faisait partie intégrante de son engagement. C’est quelque chose qui m’a beaucoup marqué, parce qu’il ne cherchait ni à se justifier ni à réécrire son histoire : il l’assumait avec simplicité, dignité et fidélité à ses convictions.
Le fait d’avoir moi-même choisi de servir dans l’armée française crée forcément un lien particulier avec son parcours, même si nos histoires et nos contextes sont très différents. Il y a sans doute, dans cette continuité, quelque chose de cet amour de la France et de ce sens du service que j’ai reçus de lui, même si chacun les exprime à sa manière.
Ce que je souhaite, c’est que l’on puisse regarder ces trajectoires avec davantage de nuance, sans les enfermer dans des catégories trop simples. Si mon parcours peut contribuer, à mon échelle, à faire connaître cette histoire, à rendre hommage à ceux qui se sont engagés par fidélité, par patriotisme et par amour de la France, et à permettre aux générations suivantes de mieux comprendre ce qu’ils ont vécu, alors cette transmission prend tout son sens.
CNIH : Vous avez connu des théâtres d’opérations très différents, du Liban à l’Afghanistan, en passant notamment par l’ex-Yougoslavie, le Timor-Oriental et le Yémen. Au fil de ces expériences, votre conception du métier de soldat, du risque et du commandement a-t-elle évolué ? Et y a-t-il une expérience qui a particulièrement transformé votre regard sur l’engagement militaire ?
NT : Il y a une expérience qui me marquera à jamais : la perte d’un commando Marine au cours d’une opération à laquelle je participais dans une fonction de commandement. Ce sont des moments qui changent profondément le regard que l’on porte sur l’engagement, sur le risque, mais aussi sur la responsabilité du chef. Derrière chaque décision, il y a des hommes, des familles, et parfois des conséquences irréversibles.
Avec quarante années de service, il est évident que ma manière de concevoir le commandement a évolué. Aujourd’hui, un ordre doit sans doute être davantage expliqué et compris qu’il ne l’était auparavant. Il faut faire adhérer, donner du sens, permettre à chacun de comprendre l’intention et la finalité de la mission.
En revanche, une chose ne change pas : la responsabilité du chef, elle, reste entière. Commander, c’est décider, assumer ses choix et leurs conséquences. Cette responsabilité est peut-être même devenue plus complexe avec la montée du juridisme, beaucoup moins présent lorsque j’ai commencé ma carrière. Mais, au fond, le principe demeure le même : le chef doit être pleinement responsable de la mission qui lui est confiée et des hommes qu’il engage.
CNIH : Le livre porte sur plus de quarante ans de vie militaire, mais il laisse aussi une place importante aux questions de filiation, de choix et de transmission. Qu’a changé, pour vous, le fait de mettre cette histoire par écrit plutôt que de simplement la conserver comme un souvenir familial ?
NT : Mettre cette histoire par écrit lui a donné une portée différente. Elle ne restait plus seulement dans le cercle familial ou dans le registre du souvenir personnel : elle devenait un témoignage destiné à être partagé.
J’ai voulu raconter un parcours, avec ses choix, ses engagements, ses épreuves, mais aussi ce qui m’a construit. Si ce témoignage peut parler à d’autres, notamment à des jeunes qui se cherchent, qui doutent de la voie à suivre ou qui ont besoin de repères, alors il prend une dimension supplémentaire.
Il ne s’agit pas de présenter mon parcours comme un modèle à reproduire, mais plutôt comme un exemple parmi d’autres : celui d’un homme qui a fait des choix, qui les a assumés et qui a essayé de rester fidèle à certaines valeurs. Si cela peut aider certains à trouver leur propre chemin, alors l’écriture aura pleinement rempli son rôle.