Discours de Norbert TAFZI à la cérémonie de remise du prix Général François Meyer

Seul le prononcé fait foi

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX GÉNÉRAL FRANÇOIS MEYER
Paris – 7 octobre 2026

 * * *

Monsieur Jean-Michel Jacques, député du Morbihan, président de la commission de la Défense nationale et des Forces armées,
Madame Françoise Dumas, présidente de la Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les Harkis, vice-présidente du jury,
Monsieur Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, président du jury,
Mon Général Christophe de Saint-Chamas, gouverneur des Invalides,
Mesdames et Messieurs les membres du jury,
Mesdames, Messieurs,
Chère famille, chers amis,

Recevoir aujourd’hui le Prix Général François Meyer pour Carnet de combats revêt à mes yeux une portée toute particulière, le prix d’un homme d’honneur et d’action qui a su prendre ses responsabilités envers et contre tout.

Je voudrais d’abord remercier Jean-Marie Rouart, président du jury, Françoise Dumas, ainsi que l’ensemble des membres du jury qui ont lu, examiné et distingué mon livre.

Je veux également saluer Jean-Michel Jacques.

Il y a trente ans, nous étions ensemble à l’École des fusiliers marins, et j’avais notamment le plaisir de lui apprendre la topographie.

À l’évidence, les leçons ont porté leurs fruits…

Je suis heureux que nos routes se croisent à nouveau en ce jour si symbolique.

Je veux aussi remercier le général Jean-François Hogard, mon chef au combat, qui m’a fait l’amitié de préfacer Carnet de combats. Ses mots ont pour moi une valeur particulière.

Aujourd’hui, devant vous, je pense d’abord à deux personnes.

Je pense à mon père.

Je pense à ma mère.

Ils auraient été fiers de me voir ici.

En préparant ces quelques mots, un souvenir très ancien m’est revenu.

J’étais en classe de troisième.

J’avais participé à un concours de dissertation sur la Résistance et j’avais reçu un prix.

C’est mon professeur de français qui m’avait conduit à la préfecture pour le recevoir.

Lorsque ma mère avait appris cette récompense, elle en avait éprouvé une immense fierté.

Elle qui avait si peu fréquenté l’école s’émerveillait de voir l’un de ses enfants maîtriser les mots, construire un récit, raconter une histoire.

Pendant quelques jours, ce fut même, permettez-moi de le dire avec tendresse, un petit moment de gloire dans le quartier où nous habitions, à Ploemeur.

Nous habitions juste à côté du collège… Charles-de-Gaulle.

Cela ne s’invente pas.

Des décennies plus tard, me voilà à Paris.

Et je me demande ce que ma mère dirait aujourd’hui.

Que dirait-elle en voyant son fils recevoir des mains d’un illustre académicien le Prix Général François Meyer pour un livre qui raconte aussi une part de son histoire?

Je crois qu’elle serait d’abord étonnée.

Et puis elle sourirait.

De ce sourire discret de ceux qui ont beaucoup vécu, beaucoup supporté, mais qui ne se sont jamais beaucoup racontés.

Il y a des mots que l’Histoire blesse.

Il y a des mots que l’on déforme à force de les employer sans connaître les vies qu’ils recouvrent.

Le mot « harki » est de ceux-là.

Il y a encore peu de temps, dans notre République, un député a pu associer publiquement ce mot à celui de « traître ».

Je veux le dire ici calmement, mais fermement :

Harki ne veut pas dire traître.

Derrière ce mot, il y avait des hommes.

Des hommes avec leurs histoires, leurs familles, leurs convictions et leurs choix.

Pour mon père, être harki, c’était avant tout avoir choisi de rester français.

Et nul ne peut, des décennies plus tard, effacer la complexité d’une vie par une insulte ou réduire un destin à un mot.

Dans Carnet de combats, j’ai écrit cette phrase :

« Les Harkis restaient attachés à la France, cette patrie qui faisait partie de leur vie. Ma famille est restée fidèle à la France, qui était alors son pays, son horizon. »

L’arrivée en métropole fut un déracinement.

Mais pour ma famille, la Bretagne fut aussi une terre d’accueil.

J’y suis arrivé à l’âge de six mois.

Et j’y ai vécu la vie d’un petit Breton.

L’école.

Les copains.

Le quartier.

La mer.

Une enfance, tout simplement.

L’histoire de mes parents était là, bien sûr.

Elle nous précédait et nous accompagnait.

Mais elle ne nous a pas empêchés de grandir, de nous construire et de trouver notre place.

Ma famille a aussi eu la chance de ne pas connaître le passage par les camps.

Cette chance, nous la devons en partie au parcours de mon père.

Supplétif, il a réussi, à force de travail et de détermination, à devenir fusilier marin, puis commando marine.

Ce chemin dit beaucoup de l’homme qu’il était.

Il dit sa capacité à avancer, à servir, à se dépasser et à ne jamais se laisser enfermer dans la place que l’Histoire semblait lui avoir assignée.

C’est aussi cela qu’il nous a transmis, à mes frères et sœurs comme à moi :

avancer,

travailler,

tenir,

construire sa vie.

Toute la fratrie, comme on dit, a trouvé sa voie.

Chacun à sa manière.

Et je crois que c’est l’un des plus beaux héritages que nos parents nous aient laissés.

Dans le prolongement de cet héritage, je suis devenu marin.

J’ai servi la France.

J’ai eu l’honneur de devenir chef dans les commandos marine.

Et aujourd’hui, après avoir servi mon pays par l’engagement, je reçois un prix pour avoir essayé de le servir autrement :

par les mots,

par la mémoire,

par le récit.

Nos origines ne décident pas de notre destination.

C’est ce que j’ai voulu mettre dans Carnet de combats.

Faire en sorte que des vies modestes, que la grande Histoire a parfois reléguées dans ses marges, ne disparaissent pas avec ceux qui les ont vécues.

Si une seule personne peut refermer ce livre en se disant :

« Moi aussi, j’ai le droit de raconter mon histoire. Moi aussi, je peux aller plus loin que ce que l’on avait imaginé pour moi. »

Alors ce livre aura trouvé sa raison d’être.

Je veux aussi remercier ceux qui comptent le plus pour moi : ma famille.

Monique, pour sa présence à mes côtés.

Mon fils Maxime, sa femme Ségolène et leurs petites Héloïse et Gabrielle.

Ma fille Andréa.

Et mon deuxième garçon, Paul-Hugo, qui n’a pas pu être parmi nous aujourd’hui puisqu’il enseigne l’histoire dans un lycée français au Liban, où il vit avec sa femme Alice, également professeur, et leur fils Joachim.

Mes enfants ont beaucoup compté dans l’écriture de Carnet de combats.

Ils m’ont poussé à écrire.

Et mes deux garçons, Maxime et Paul-Hugo, ont été les premiers lecteurs du livre.

Il y a quelque chose de très fort, pour un père, à confier d’abord à ses enfants les pages dans lesquelles il raconte ce qui les précède et une part de ce dont ils sont eux-mêmes les héritiers.

C’est à eux, à mes petits-enfants et à ceux qui viendront après nous que je souhaite transmettre ces pages.

Je reçois ce prix avec beaucoup d’émotion, de gratitude et avec la conscience de ce qu’il représente.

Merci à toutes celles et tous ceux qui ont entendu, derrière les pages de Carnet de combats, quelque chose de la voix de mes parents.

Je dédie ce prix à leur mémoire.

Et à tous ceux qui, un jour, ont dû quitter une terre, perdre leurs repères, recommencer ailleurs…

sans jamais perdre leur dignité ni oublier d’où ils venaient.

Je vous remercie.