Discours de Malika GHERDIS à la cérémonie de remise du prix Général François Meyer

Seul le prononcé fait foi

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX GÉNÉRAL FRANÇOIS MEYER
Paris – 7 octobre 2026

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Madame la présidente, Monsieur le président, Monsieur le Préfet, Mesdames, Messieurs, Mes chers enfants.

Je reçois ce prix aujourd’hui avec une immense gratitude.

Je remercie profondément les membres de la Commission qui ont choisi de me l’attribuer et qui, à travers ce prix, donnent une place à mon histoire et, je l’espère, à tant d’autres.

Écrire, c’est laisser une trace.

C’est faire en sorte que des vies, des souffrances et des paroles ne disparaissent pas avec ceux qui les ont vécues.

L’écriture permet de mettre des mots là où il y a eu parfois du silence, de la pudeur, et de lutter ainsi contre la répétition.

Mon histoire est française, mais elle porte aussi en elle une grande part de l’Algérie. Je ne veux ni la simplifier ni l’effacer. Je veux pouvoir la regarder dans toute sa complexité, avec ses blessures, ses silences, ses souffrances, mais aussi avec tout ce qu’elle m’a transmis de précieux.

J’ai besoin de pouvoir porter ces deux héritages sans avoir à choisir entre eux.

Et peut-être que ma liberté, aujourd’hui, est précisément celle-ci : avoir le choix de ne pas choisir.

Je veux pouvoir aimer et comprendre ces deux pays, chacun avec sa vérité et ses fragilités. C’est ma façon de me situer dans cette histoire.

Être enfant de Harkis, cela n’a pas été simple, [pas] seulement en raison des conditions d’accueil.

J’ai été, avec tant d’autres enfants, la prolongation des blessures d’une guerre, de ses amertumes et de ses non-dits.

J’ai été, avec tant d’autres enfants, accusée et montrée du doigt. Mais surtout, j’ai été, avec tant d’autres enfants, héritière d’un abandon dont nous avons longtemps porté les conséquences.

Nos parents ont souvent tout perdu : leurs biens, leurs repères, leur terre, et parfois jusqu’à leur dignité.

Ils avaient eu peur et avaient osé vouloir le meilleur pour leurs familles.

Ils y ont cru.

Ils ont cru en la France, en ses promesses, en ses valeurs républicaines.

Être enfant de Harkis, c’était porter une honte qui nous éloignait parfois, inconsciemment, de nos pères, parce qu’un mot nous précédait : « traître ».

J’ai vu, j’ai entendu ce même mot traverser les générations.

Un mot qui nous privait d’un point d’ancrage : ni tout à fait français, ni tout à fait algérien… juste des « traîtres ».

On finit par le croire, par porter cette accusation en soi.

Je ne suis pas responsable de ce qui m’a précédée.

En revanche, je me sens responsable de ce que j’en fais et de ce que je choisis d’en transmettre.

Je ne peux pas changer le passé.

Mais je peux décider de ce qu’il devient pour moi et de ce que j’en laisserai à ceux qui viendront après moi.

Et comme Martin Luther King le disait : « I have a dream », moi aussi, aujourd’hui, j’ai un rêve.

Mon rêve est que les relations entre la France et l’Algérie puissent un jour être plus sereines, pour que leurs enfants puissent grandir ensemble sans avoir à porter, malgré eux, les blessures du passé.

Qu’ils puissent regarder cette histoire avec davantage de liberté et de dignité.

Et que les liens qui nous unissent soient cultivés et préservés.

J’aimerais qu’un jour les mots de « traîtres », de « coupables » et de « victimes » laissent davantage de place à la compréhension, à la nuance et à l’indulgence.

Sans haine, mais sans oubli.

Car s’il doit y avoir une véritable réparation, elle ne pourra se faire dans le déni ni dans les faux-semblants.
Elle passe par la vérité, aussi douloureuse soit-elle, par la reconnaissance de ce qui a été vécu, et par le courage de regarder notre histoire en face.

Une guerre se doit de trouver une fin, pour que chacun de nous puisse tourner cette page de l’histoire.

C’est le rêve que je porte.

Et je voudrais terminer en ayant une pensée pour celui dont ce prix porte le nom.

Le général François Meyer nous rappelle qu’au cœur même des histoires les plus douloureuses, il peut toujours y avoir une place pour l’humanité.

Je vous remercie.