Découvrir l'entretien avec l’auteur : Pierre VERMEREN

Entretien avec l’auteur Pierre Vermeren :

@Benoit GRANIER/Matignon
  • CNIH : Vous utilisez le terme de « relation pathologique » pour qualifier les interactions entre les deux pays, et non les deux sociétés elles-mêmes. Qu’est-ce qui vous a conduit à retenir cette notion, et quels mécanismes précis permettent, selon vous, de comprendre cette forme de dépendance réciproque au passé ?

PM : C’est un choix délibéré au terme de cette étude, car les deux États sont entraînés à leur corps défendant dans une relation pathologique, en ce sens que leurs actes et leurs déclarations sont en totale contradiction.

Le haut personnel politique algérien, notamment l’état-major, entretient une relation d’extrême proximité familiale, financière, immobilière, médicale, intellectuelle, affective, amicale, etc., avec la France et Paris, ce qui le place en contradiction totale avec son discours public antifrançais.
Il s’agit pour lui d’ériger la France en bouc émissaire afin de maintenir la société algérienne dans une ambiance nationaliste et anticoloniale permanente, en cultivant la « rente mémorielle » qui est son seul gage de légitimité historique et politique. Cela s’apparente à des formes de schizophrénie.

A l’inverse, les élites et les pouvoirs publics français n’en finissent pas de s’excuser et de se repentir pour ce qu’a fait l’armée française sur ordre en Algérie (dont les acteurs et les chefs sont maintenant morts), sans jamais s’intéresser à la forme extrêmement autoritaire du pouvoir algérien qui fait vivre sa population en état de sujétion et écrase ses opposants, dont tant sont réfugiés en France.
Ils oublient que de Gaulle et ses successeurs ont abreuvé l’Algérie de dizaines de milliards de dollars de crédits et d’une assistance qui n’a pas d’équivalent (coopération, dons, accord migratoire et ses conséquences, investissements, assistance dans la guerre civile, cadeau de la Grande Mosquée de Paris et de l’islam de France…), sans aucune reconnaissance officielle de l’État algérien.

Au contraire, celui-ci se place constamment dans une position victimaire pour justifier une non-coopération délibérée (les OQTF refusées, la police politique qui agit sur notre sol, la non-réciprocité sur les visas, les églises et la tolérance religieuse, une véritable hargne contre la langue française que parlent pourtant toutes les élites, l’asymétrie du nombre de consulats, la suspension des importations de France, etc.). Et plus le régime est dur, plus nos élites font semblant de ne rien voir et cherchent une parade. Je préfère ne pas qualifier cette attitude. Mais l’ensemble est clairement pathologique, ce qui n’a jamais empêché d’excellentes relations entre ces mêmes personnes à titre amical et privé !
 

  • CNIH : Vous montrez que la relation entre la France et l’Algérie s’est construite, depuis 1962, autour de relations très personnalisées entre dirigeants, responsables politiques, administrations et différents réseaux d’influence. En quoi cette personnalisation a-t-elle, selon vous, empêché la construction d’une relation véritablement institutionnelle entre les deux États ?

PM : Quand on a lu les ouvrages de Naoufel [Brahimi] El Mili, qui parle de l’intérieur du sérail, comme France-Algérie : 50 ans d’histoires secrètes, on ne saurait dire le contraire ! Depuis de Gaulle, c’est pour cela que j’insiste là-dessus, la relation franco-algérienne s’opère en dehors de la diplomatie ordinaire ; c’est en quelque sorte une relation d’homme à homme, et en premier lieu entre présidents de la République.

Tout procède de là, et la relation diplomatique est subordonnée. D’ailleurs, depuis plusieurs années maintenant, il n’y a plus d’ambassadeur algérien en France, mais cela n’a aucune importance puisque le représentant personnel du chef de l’État algérien, à la tête de la [Grande] Mosquée de Paris, fait le travail.

Au-delà de la tête de l’État, il y a effectivement des réseaux d’interconnaissances très puissants. Longtemps, ils ont été animés par des hauts fonctionnaires et responsables français qui connaissaient parfaitement l’Algérie pour y avoir vécu et travaillé (Chevènement, Rocard, Joxe et tant d’autres). Cela est de plus en plus rare, mais de très nombreux Algériens ayant étudié en France, et vivant entre les deux pays, ont pris le relais. Le nombre des binationaux et des mariages mixtes est considérable, au sein des élites politiques, économiques, culturelles et autres, et c’est par ce biais familial et intime que s’organisent les véritables relations franco algériennes, qui court-circuitent la diplomatie ordinaire.

Il ne fait aucun doute que la relation que l’on a développée avec de nombreux pays, qui se font au plan institutionnel, n’a rien à voir avec la relation que nous avons produite avec Alger, puisque celle-ci est soumise au jeu des interactions privées, familiales ou personnelles. Or, la personnalisation soumet la relation aux aléas de l’affectivité,…

  • CNIH : Votre livre s’appuie sur de nombreux acteurs, responsables politiques, administrations, réseaux d’influence, milieux économiques, pour raconter la relation franco-algérienne. Comment avez-vous procédé pour faire émerger une histoire qui ne soit pas seulement celle des dirigeants, mais aussi celle de tous ces acteurs qui influencent cette relation ?

PM : Cela fait maintenant 35 ans que je travaille sur l’Algérie et surtout que je suis en contact avec les réseaux intellectuels et politiques franco-algériens. Quand je suis arrivé à Paris 8, en 1992, en tant que professeur stagiaire pour effectuer ma thèse, je me suis trouvé affecté à l’Institut Maghreb-Europe, codirigé par René Gallissot (mon directeur de thèse) et Benjamin Stora, assistés de Mohammed Harbi, Monique Gadant, Aïssa Qadri et tant d’autres.

Alors que commençait la guerre civile en Algérie, nous étions au cœur d’une véritable ruche franco-algérienne qui vivait au rythme des nouvelles reçues d’Algérie. Cela m’a vigoureusement mis le pied à l’étrier, et en dépit de mes années passées au Maroc et en Tunisie, l’Algérie n’est jamais restée loin, les réseaux franco-algériens débordant largement dans ces deux pays, et mes professeurs m’ayant à plusieurs reprises permis d’accéder à Alger après la fin de la guerre.

Enfin, depuis que j’exerce à la Sorbonne, il y a 20 ans, je suis au contact d’un très grand nombre d’étudiants franco-algériens ou algériens, qui veulent découvrir et comprendre l’histoire de leur pays, et effectuer des recherches ou des doctorats. La France a laissé derrière elle un rapport très particulier à l’histoire, notamment chez les Kabyles, et ce n’est pas mentir de dire qu’il y a 10 étudiants d’origine algérienne voulant travailler sur l’histoire de leur pays pour 1 Marocain ou Tunisien… Encadrer des dizaines de thèses d’histoire contemporaine sur un pays proche, c’est pénétrer à l’intérieur de sa société, et en l’espèce très souvent par un biais franco-algérien.

Si l’on ajoute les influences qu’exercent à Paris les réseaux pieds-noirs, juifs algériens, kabyles, de la [Grande] mosquée de Paris, islamistes, des intellectuels libéraux ou au contraire proches du régime (et j’en passe), on ne sera pas surpris que j’aie quelques contacts dans la place, sans omettre la Fondation pour la Mémoire de la guerre d’Algérie, pour laquelle je travaille auprès de l’ambassadeur Grasset. Mettre toutes ces sources en mots et en faire une histoire, c’est le travail de l’historien.

  • CNIH : À travers votre analyse historique qui couvre plus de soixante ans de relations franco-algériennes, identifiez-vous des conditions qui permettraient de sortir de cette relation fondée sur le passé pour construire une relation davantage tournée vers des intérêts communs et l’avenir ? Et quelle place la connaissance historique peut-elle avoir dans cette évolution vers une relation plus apaisée et plus pragmatique entre les deux pays ?

PM : Je crois en effet que nous sommes dans une forme d’impasse, et ma conviction profonde est que beaucoup de dirigeants algériens eux-mêmes ne supportent plus la forme de dépendance qui s’est créée vis-à-vis de la France, toujours perçue comme l’ancien colonisateur.

Elle est d’autant plus diabolisée que plus on s’éloigne du temps colonial, plus les liens humains disparaissent et plus la diabolisation finit par être objectivée. On voit bien qu’en renonçant au Français, même en médecine, qu’en coupant les achats de livres et de tous produits de France, qu’en diabolisant les Kabyles parce qu’ils seraient des suppôts de la France (ce qui est faux et idiot), etc., les autorités algériennes cherchent à tout prix à couper ce cordon.

Il faut tranquillement en prendre acte, débrancher les fils de la relation pathologique qui s’est construite sur le long terme, et reconstruire un rapport normalisé comme avec tous les pays du monde partenaires, si les Algériens sont d’accord. Au fond, s’ils veulent faire le choix de ne plus avoir de relations avec nous, ils feront bien ce qu’ils veulent. Mais entre la proximité de voisinage et la forte population franco algérienne, il y a quelques raisons de maintenir une bonne relation.

Si les Algériens acceptent la relation, il faut la normaliser dans un cadre à la fois institutionnel, professionnel et collectif, que ce soit avec l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ou l'Union européenne. Il n’est plus question d’entendre que la France est nostalgique de l’Algérie française et qu’elle rêve de recoloniser l’Algérie. La France a commis une grande erreur historique en s’installant dans ce pays, et personne ne veut revenir en arrière : de telles accusations infondées, mais sans cesse répétées ne seraient plus de mise si nous travaillions avec les Allemands ou les Italiens.

Nous avons un appareil diplomatique très performant qui serait parfaitement capable d’établir une relation normale avec Alger, surtout dans le cadre d’un partenariat franco-allemand ou franco-italien. Mais c’est un impératif de mettre fin à cette relation toxique qui empoisonne nos relations extérieures et notre situation intérieure.